Par Stéphane Daens, MD
Pendant longtemps, certains symptômes fréquemment rapportés par les personnes atteintes d’un syndrome d’Ehlers-Danlos hypermobile (SEDh) ou d’un trouble du spectre de l’hypermobilité (HSD) ont été difficiles à expliquer. Fatigue, intolérance à la station debout, palpitations, difficultés de concentration ou de mémorisation et sensation de « brouillard cérébral » (brain fog) ne sont pourtant pas des manifestations anecdotiques. Les recherches récentes permettent progressivement d’en mieux comprendre les mécanismes.
POTS et « brain fog » : des mécanismes commencent à devenir mesurables
Le syndrome de tachycardie orthostatique posturale (POTS) est une forme de dysautonomie fréquemment rencontrée chez les patients hypermobiles. Le « brain fog » qui peut l’accompagner est aujourd’hui un véritable sujet de recherche.
Les études montrent que les difficultés ne correspondent pas nécessairement à une diminution globale des capacités intellectuelles. Elles semblent toucher plus particulièrement l’attention, la vitesse de traitement de l’information, la mémoire de travail et certaines fonctions exécutives. Elles peuvent fluctuer considérablement en fonction de la position, de la fatigue et de l’état hémodynamique.
Surtout, des travaux récents utilisant l’étude du débit sanguin cérébral, le Doppler, la SPECT et désormais l’IRM fonctionnelle apportent des éléments objectifs. Chez certains patients atteints de POTS, des anomalies de perfusion cérébrale et de la réponse des réseaux cérébraux impliqués dans la régulation autonome ont été observées. Une étude publiée en 2026 rapporte ainsi simultanément une diminution du débit sanguin cérébral, des modifications de certains paramètres cérébraux et une réponse anormale du réseau autonome central lors de différents stress physiologiques.
D’autres travaux montrent que la diminution du volume d’éjection cardiaque, les modifications du CO₂, l’hyperactivation sympathique et les anomalies de régulation cérébrovasculaire pourraient participer à ces phénomènes.
Cela ne signifie pas qu’un mécanisme unique explique le brain fog de tous les patients. Au contraire, le modèle qui émerge est probablement multifactoriel, associant à des degrés variables dysautonomie, perfusion cérébrale, régulation vasculaire, fatigue, sommeil et potentiellement mécanismes immunitaires ou inflammatoires.
Mais un changement important est en cours : un symptôme autrefois essentiellement décrit par les patients devient progressivement un phénomène étudié et objectivable.
Les microARN : une autre fenêtre sur la biologie du SED
Une autre voie de recherche particulièrement intéressante concerne les microARN (miRNA). Ces très petites molécules d’ARN ne fabriquent pas directement de protéines : elles participent à la régulation de l’expression de nombreux gènes et peuvent donc modifier le fonctionnement de réseaux biologiques entiers.
Des profils anormaux de certains microARN ont déjà été retrouvés dans des fibroblastes provenant de patients atteints de SED/hypermobilité. Les voies potentiellement concernées touchent notamment la matrice extracellulaire, la signalisation Wnt/β-caténine, l’inflammation et les mécanismes de transformation des fibroblastes. Dans le SED vasculaire, des analyses récentes du transcriptome et du miRNome ont également mis en évidence des anomalies concernant notamment l’autophagie, la protéostase et la signalisation mTOR.
Ces résultats restent exploratoires. Nous ne disposons actuellement d’aucun « test microARN » validé permettant de diagnostiquer en pratique courante un SED hypermobile, et il serait prématuré de présenter ces molécules comme la cause du SEDh. Elles constituent cependant une piste importante pour comprendre comment une anomalie du tissu conjonctif peut s’accompagner de conséquences biologiques beaucoup plus larges.
Cette recherche s’inscrit dans un mouvement plus général : génomique, transcriptomique, protéomique et recherche de biomarqueurs commencent à apporter de nouveaux outils pour étudier le SEDh et les troubles du spectre de l’hypermobilité.
SEDh ou HSD : une frontière de plus en plus interrogée
Un autre changement important concerne la distinction entre SED hypermobile et HSD.
La classification internationale de 2017 a été essentielle pour homogénéiser les diagnostics et la recherche. Elle a cependant établi une frontière clinique relativement stricte entre SEDh et HSD, alors même qu’aucun marqueur biologique validé ne permet actuellement de confirmer ou d’exclure un SEDh.
Avec l’accumulation des données, cette frontière apparaît aujourd’hui moins nette qu’on ne pouvait initialement le penser. Les patients classés SEDh et HSD peuvent présenter des tableaux très proches, non seulement sur le plan musculosquelettique, mais également concernant la douleur, la fatigue et différentes manifestations systémiques et comorbidités.
Les travaux internationaux actuellement consacrés à la révision des critères cherchent précisément à déterminer quels signes, symptômes et comorbidités permettent réellement de différencier ces populations. Les premières données suggèrent qu’aucune caractéristique clinique prise isolément ne sépare complètement le SEDh du HSD, et renforcent l’hypothèse d’un spectre biologique et clinique comportant d’importantes zones de chevauchement.
La recherche sur les microARN, l’expression génique, les protéines et la matrice extracellulaire pourrait également contribuer à faire évoluer cette classification. Mais ces biomarqueurs restent expérimentaux : ils ne permettent pas aujourd’hui de reclasser individuellement un patient HSD en SEDh, ni l’inverse.
Ainsi, le diagnostic ne peut probablement plus être pensé comme la simple lecture d’un score d’hypermobilité. Le score de Beighton reste utile, mais ses limites sont reconnues et les travaux actuels évaluent notamment des examens articulaires complémentaires. L’histoire clinique, les manifestations systémiques, les comorbidités et, demain peut-être, certains biomarqueurs pourraient contribuer à une caractérisation beaucoup plus fine des patients.
C’est précisément la raison pour laquelle les critères diagnostiques internationaux de 2017 sont actuellement en cours de révision. Une nouvelle classification internationale est annoncée pour décembre 2026.
Il ne s’agit donc pas d’affirmer aujourd’hui que « SEDh et HSD sont la même maladie » : les données ne permettent pas encore cette conclusion. En revanche, la conception d’une frontière rigide entre deux populations biologiquement distinctes est de plus en plus questionnée.
Un message essentiel : nous ne savons pas encore tout, mais nous en savons beaucoup plus
Il faut rester prudent. Beaucoup de ces études comportent encore de petits effectifs et leurs résultats doivent être reproduits par des équipes indépendantes. Elles ne permettent pas encore de proposer un biomarqueur diagnostique définitif ni un traitement spécifiquement dirigé contre le brain fog.
Mais la situation scientifique évolue.
Le POTS fait désormais l’objet de travaux internationaux spécifiques. Les mécanismes cérébrovasculaires du brain fog sont étudiés directement. Les microARN, le transcriptome, la matrice extracellulaire et d’autres biomarqueurs ouvrent de nouvelles voies de recherche. Et jusqu’à la manière même de définir et de distinguer SEDh et HSD, les modèles sont aujourd’hui réinterrogés à la lumière des nouvelles connaissances.
Aux patients, le message est donc celui-ci : vos symptômes méritent d’être étudiés, mesurés et compris. Aux médecins : des mécanismes que nous ne pouvions auparavant qu’évoquer commencent à devenir accessibles à l’investigation scientifique.
La recherche n’a pas encore toutes les réponses. Mais elle avance rapidement. Elle objective progressivement certains phénomènes, remet en question certaines frontières diagnostiques et construit de nouveaux modèles.
La classification décrit l’état de nos connaissances à un moment donné ; elle ne doit pas être confondue avec la réalité biologique, que la recherche continue précisément d’explorer.
Des limites déjà identifiées : du score de Beighton à une vision biologique plus large
Cette évolution des connaissances conduit également à réexaminer certains outils historiques. Dès 2020, nous attirions l’attention sur les limites d’une approche accordant au score de Beighton un poids déterminant dans l’évaluation de l’hypermobilité. Ce score reste un outil clinique utile, simple et reproductible, mais il n’explore qu’un nombre limité d’articulations, ne décrit pas à lui seul l’histoire de l’hypermobilité et ne rend compte ni de l’ensemble du phénotype conjonctif, ni des manifestations systémiques associées.
Cette prudence apparaît particulièrement importante lorsqu’il s’agit de tracer une frontière entre SEDh et HSD. Une différence de quelques points à un score clinique ne constitue pas nécessairement la traduction d’une différence biologique fondamentale entre deux patients dont les manifestations systémiques peuvent être très proches.
Nous évoquions également dès 2020 la possibilité que la compréhension du SEDh ne puisse se limiter à la recherche d’une mutation génétique unique et qu’il faille considérer les mécanismes de régulation de l’expression des gènes, notamment épigénétiques (Apprivoiser le SED, 2020 et Transforming Ehlers-Danlos Syndrome, 2022).
Les recherches actuelles sur les microARN, le transcriptome, les fibroblastes et la matrice extracellulaire rendent cette question particulièrement actuelle. Elles ne démontrent pas encore un mécanisme épigénétique causal du SEDh et ne permettent pas d’utiliser les microARN comme biomarqueurs diagnostiques en pratique clinique. Elles montrent cependant combien la distinction classique entre « maladie génétique » et « absence d’anomalie génétique identifiée » peut être insuffisante pour décrire la complexité biologique de ces syndromes.
Ainsi, plusieurs intuitions formulées il y a quelques années — limites du Beighton, hétérogénéité phénotypique, importance des manifestations systémiques et possible rôle de mécanismes régulant l’expression génique — sont désormais au cœur des questions explorées par la recherche internationale.
La prudence reste indispensable : avoir anticipé une question scientifique n’équivaut pas à avoir démontré son mécanisme. Mais le déplacement actuel de la recherche, d’une classification essentiellement clinique vers une caractérisation clinique, moléculaire et fonctionnelle des patients, constitue une évolution importante.
Prenez soin de vous,
Stéphane Daens et le GERSED Belgique
